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Paul Celan (1920 -1970) "Fugue de mort" est sans doute le plus célèbre des poèmes de Paul Celan et aussi celui qui à plus contribué à identifier son auteur à la tragédie juive du XXe siècle. Il s'agit d'un de ses premiers textes lyriques, écrit en 1945, très probablement amorcé à Czernovitz et achevé à Bucarest, lorsque la guerre venait de se terminer. Le souvenir de la déportation, la perte des parents (éliminés dans le camp de Michailowska, en Ukraine), l'anéantissement du judaïsme de Bucovine et la dislocation de ses restes dans un pays ravagé par la guerre trouvaient expression dans cette élégie d'une inquiétante et sinistre beauté, lisible, à la différence de la plupart de l'oeuvre celanienne, presque au premier degré, comme l'énonciation d'une réalité terrible toujours exposée au regard du monde. La Stimmung qui imprègne tout le poème se révèle dès les premières strophes, où les vers se succèdent à un rythme presque martelé, comme des répétitions compulsives qui envoûtent le lecteur dans une spirale ou, plus précisément, le capturent et l'emportent comme s'il écoutait une fugue.
FUGUE DE MORT
(Todesfuge)
(À l'origine, ce poème s'intitulait Tango de mort, titre sous lequel il parut en traduction roumaine, en mai 1947, dans la revue de Bucarest Contemporanul).
Lait noir de l’aube nous le buvons le soir
nous le buvons midi et matin nous le buvons la nuit
nous buvons nous buvons
nous creusons une tombe dans les airs on n’y est pas couché à l’étroit
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en Allemagne tes cheveux d’or Margarete
il écrit cela et va à sa porte et les étoiles fulminent il siffle ses dogues
il siffle pour appeler ses Juifs et fait creuser une tombe dans la terre
il ordonne jouez et qu’on y danse
Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons nous buvons
Un homme habite la maison il joue avec les serpents il écrit
il écrit quand vient le sombre crépuscule en Allemagne tes cheveux d’or Margarete
Tes cheveux de cendre Sulamith nous creusons
une tombe dans les airs on n’y est pas couché à l’étroit
Il crie creusez la Terre plus profond vous les uns et vous les autres chantez et jouez
de son ceinturon il tire le fer il le brandit ses yeux sont bleus/http%3A%2F%2Fwww.archive-host2.com%2Fmembres%2Fup%2F668643967%2Famarus%2Fshoah-4.jpg)
plus profond les bêches dans la terre
vous les uns et vous les autres jouez pour qu’on y danse
Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
nous te buvons midi et matin nous te buvons le soir
nous buvons nous buvons
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith il joue avec les serpents
Il crie jouez doucement la mort la mort est un maître venu d’Allemagne
il crie assombrissez les accents de violons
alors vous montez en fumée dans les airs
alors vous avez une tombe au ceux des nuages on n’y est pas couché à l’étroit
Lait noir de l’aube nous te buvons la nuit
nous te buvons midi la mort est un maître venu d’Allemagne
nous te buvons soir et matin nous buvons nous buvons
la mort est un maître venu d’Allemagne son œil est bleu/http%3A%2F%2Fwww.archive-host2.com%2Fmembres%2Fup%2F668643967%2Famarus%2Fshoah-7.jpg)
elle te frappe d’une balle de plomb précise elle te frappe
un homme habite la maison tes cheveux d’or Margarete
il lance sur nous ses dogues il nous offre une tombe dans les airs
il joue avec les serpents et il songe la mort est un maître venu d’Allemagne
tes cheveux d’or Margarete
tes cheveux de cendre Sulamith
***
"... je tiens à vous dire combien il est difficile pour un Juif d'écrire des poèmes en langue allemande. Quand mes poèmes paraîtront, ils aboutiront bien aussi en Allemagne et - permettez-moi d'évoquer cette chose terrible -, la main qui ouvrira mon livre aura peut-être serré la main de celui qui fut l'assassin de ma mère... Et pire encore pourrait arriver... Pourtant mon destin est celui-ci : d'avoir à écrire des poèmes en Allemand."
extrait d'une lettre de Paul Celan écrit en 1946.