Sous surveillance du régime communiste albanais
Pendant plus de 30 ans, Ismaïl Kadaré a écrit sous l'étroite surveillance du régime communiste albanais. "Le dossier Kadaré", publié pour la première fois en occident, démonte documents à l'appui le système de délation et de menaces qui pesait sur l'un des plus grands écrivains contemporains. En 2005, le directeur des archives albanaises Shaban Sinani avait rendu publiques les archives secrètes du parti communiste concernant Ismaïl Kadaré. Ces documents, repris aujourd'hui dans "Le dossier Kadaré" aux Editions Odile Jacob, montrent que l'écrivain était surveillé "même lorsqu'il n'écrivait pas" et attaqué pour la plupart de ses livres. Kadaré, 70 ans, affirme pour sa part dans un long entretien avec l'historien Stéphane Courtois qu'il s'en est tenu toutes ces années au but qu'il s'était fixé: "essayer de produire une littérature normale dans un pays anormal". Procès-verbaux du Comité central du Parti ou de l'Union des écrivains albanais attestent de l'acharnement des autorités à dénoncer l'activité "contre-révolutionnaire" ou les "tendances nuisibles" de l'écrivain, qui dut remanier ou renoncer à publier une partie de son oeuvre. "La chronique de la persécution fut diaboliquement quotidienne, hétérogène, infatigable", note
Kadaré. Car ce qui est considéré dans les premières années comme une "maladie de croissance" (1954 ) est perçu comme une agression contre le régime à partir des années 1970, quand la notoriété de l'écrivain s'accroît à l'étranger. "Le coeur du poème est: le régime socialiste en Albanie est pourri de A à Z", note ainsi un secrétaire de cellule à propos des "Pachas rouges" (1975), dans lequel l'écrivain dénonçait les "bureaucrates aux mains sanglantes". Kadaré sera même contraint de faire son "autocritique" en 1975 et attribuera ses "erreurs" à "l'insuffisance de (sa) formation idéologique". Car il sait parfaitement jusqu'où il peut aller. "Les peines possibles à l'égard d'un écrivain s'échelonnaient suivant une logique et une gradation bien déterminées. Cela commençait par le renvoi de l'Union des écrivains, qui signifiait automatiquement l'interdiction de publier. Puis s'enchaînaient, dans l'ordre, la déportation, l'emprisonnement (avec la saisie de tous les manuscrits), le peloton d'exécution, puis enfin l'effacement de tout, jusqu'à votre nom qui partout devenait tabou", explique-t-il. La reconnaissance internationale sera pour lui "une protection". En outre, note-t-il, le dictateur Enver Hoxha avait fait ses études en France où il aurait fréquenté les milieux littéraires. "Il est possible que ceci l'ait poussé à choisir les victimes parmi les écrivains à la réputation non établie. Ainsi, par exemple, deux jeunes poètes, Vilson Blloshmi et Genc Leka, furent fusillés en 1976, pour quelques vers lyriques auxquels on n'aurait pas eu grand-chose à reprocher", souligne-t-il.Régulièrement cité pour le Nobel de littérature, Ismaïl Kadaré est notamment l'auteur du "Général de l'armée morte" (1963) et de "Chroniques de pierre" (1971). "S'il y a quelque chose dans ma vie qui me fait me sentir particulièrement fier, c'est le fait que, tandis que les archives secrètes renferment des centaines de pages pleines de dénonciations à mon encontre, on n'a jamais trouvé, et on ne trouvera jamais, une seule ligne de ma main dénonçant qui que ce soit", conclut-il.
Par Dominique Chabrol