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SIMBAD

Le voyage pour moi ce n'est pas arriver, c'est partir. C'est l'imprévu de la prochaine escale, c'est le désir jamais comble de connaitre sans cesse autre chose. C'est demain, éternellement demain ...

Ismail Kadaré

Publié le 2 Avril 2006 par Simbad Detari in "LE MONDE ALBANAIS" ( "Bota Shqiptare" )

ISMAIL KADARE

 

Ce qui suit n'est pas une analyse de l'univers romanesque d'Ismaïl Kadaré, pas plus qu'un essai d'interprétation de ses romans et récits. Nous nous proposons de fournir quelques compléments biographiques, historiques et ethnologiques à l'entretien qu'on vient de lire et de signaler quelques pistes de réflexion touchant aux questions abordées au cours de l'entretien. C'est pourquoi, après un rapide rappel de la formation de l'écrivain et de la conception de son ouvre, nous évoquerons la ville de Gjirokastër et l'expérience de la Seconde Guerre mondiale, la société traditionnelle albanaise et son kanun, le patrimoine épique et légendaire dans lequel Kadaré ne cesse de puiser,et enfin l'histoire tragique des Balkans qui fournit la toile de fond de la plupart des romans d'Ismaïl Kadaré. Les ouvres complètes (à l'exception des essais) d'Ismail Kadaré ont été publiées par les éditions Fayard, simultanément en français et en albanais, entre 1993 et 2004. Les dates de publication données ici sont celles de la première publication en albanais, sauf mention contraire. Kadaré a souvent remanié ses écrits, et les nouvelles éditions peuvent comporter des différences importantes avec le texte d'origine. ISMAIL KADARÉ est né en 1936 à Gjirokaster, dans le sud de l'Albanie. Il parachève à Moscou, à l'institut Gorki, pépinière d'auteurs et de critiques,des études commencées à la Faculté des Lettres de Tirana. De retour dans son pays après la rupture avec l'Union soviétique (I960), il se lance dans le journalisme et publie simultanément ses premiers poèmes.II écrit ensuite une nouvelle, qu'il remanie plusieurs fois,et qui finira par devenir son premier roman publié, Le Général de l'Armée morte, celui aussi qui le fera connaître alors en Albanie. Il devient alors "écrivain à temps complet". Parallèlement, il dirige la revue littéraire Les Lettres albanaises (publiée simultanément en français). L'ouvre d'Ismail Kadaré, publiée aux Éditions Fayard, est composée de romans, de récits, de recueils de nouvelles, d'un recueil de poésie et d'une pièce de théâtre. Viennent de paraître les neuf premiers volumes de ses ouvres complètes. Ses ouvres sont à présent traduites dans une quarantaine de pays et Ismail Kadaré est considéré depuis quelques années comme l'un des plus grands écrivains d'aujourd'hui. Ayant rompu avec le régime de Tirana, Ismail Kadaré a obtenu l'asile politique en France en octobre 1990. Il revit depuis quelques années entre France et l'Albanie. En 1996, il a été élu membre associé étranger de l'Académie des Sciences morales et politiques. Ismaïl Kadaré et l'Albanie RAPPER Gilles Editeur : Actes Sud Un recueil de deux textes : une interview de Kadaré et une présentation de l'histoire du pays et de l'ouvre de l'auteur, donnant un éclairage intéressant sur les sources d'inspiration, la vie, et les motivations du célèbre écrivain albanais. Kadaré et la littérature 'interview de Kadaré débute par quelques rappels de son enfance et l'importance de sa ville natale, Gjirokastër, où naquirent également l'écrivain Dritëro Agolli et le futur chef d'Etat, Enver Hoxha. On y apprend aussi comment les deux grands écrivains de la Grèce moderne, Georges Seferis et Odysseus Elytis, sont liés à l'Albanie. Shakespeare et Eschyle ont été d'importes références pour Kadaré, là où Anna Karenina de Tolstoï l'ennuie profondément, occasion pour l'écrivain de conter son séjour d'étudiant à l'institut de littérature Gorki, son rejet des "valeurs" alors enseignées, et ses débuts d'écriture avec ses thèmes propres et développés par la suite. A la sempiternelle question des dures conditions de l'écrivain dans un régime autoritaire, l'intéressé répond fort à propos que "la majeure partie de la littérature mondiale a été créée dans des conditions politiques souvent épouvantables (p.74-75). D"ailleurs, son départ du pays en 1990 pour la France est totalement étranger à la coercition, puisque sa décision se fit alors même qu'il jouissait du plus de liberté. Non, il sentait que c"était le moment de donner un coup de pouce à l'histoire, et quitta l'Albanie sous un faux prétexte, pour une déclaration publique. L'effet ne se fit pas attendre : "le jour même, la Voix de l'Amérique a annoncé que j'avais quitté le pays et diffusé ma déclaration à six heures du soir (p.74). On connaît la suite ? Kadaré et l'Histoire L'entretien révèle aussi des thèmes du folklore balkanique, dont certains sont repris abondamment par d'autres écrivains, comme celui du personnage emmuré dans un pilier de pont par le serbo - croate Ivo Andric, prix Nobel 1961. L'auteur souligne l'importance qu'eut en ces années le kanun, le code d'honneur traditionnel encore valable aujourd'hui, et dont diverses dispositions sont universelles puisqu'on les retrouve un peu partout dans le monde. Et il explique le rôle significatif du kanun sous l'ère Hoxha : "car lorsque vous avez vécu dans un pays communiste et stalinien, le code coutumier semble très raisonnable comparé au code pénal communiste, qui faisait disparaître les gens avec leurs enfants, leurs grands-mères, leurs grand-pères, tout cela sans lois, sans raisons, sans rien?" (p.41). C'est ainsi que "à cette époque, la police secrète faisait circuler dans les villages les corps des fuyards qui avaient été abattus à la frontière, pour impressionner et dissuader les candidats à l'évasion" (p.69). L'entretien fourmille d'anecdotes et rappels historiques, comme le fait qu'à l'époque Nazie, l'Albanie avait été un rare refuge : "pendant la Seconde Guerre mondiale, le nombre de juifs été multiplié par dix, du fait de l'arrivée de juifs depuis les pays voisins". Plus loin dans le temps, l'auteur revient sur le règne ottoman et ses conséquences sur cette partie d'Europe : "il s'est passé une chose incroyable, tous ces peuples ont été détachés de l'Europe et, aujourd'hui, ne rêvent que de rejoindre à nouveau l'Europe (p.56) ".Sans doute l'Ouest mesure-t-il toujours aussi mal l'histoire dans cette autre partie du continent : "c'est une erreur de qualifier l'Albanie de pays musulman ou musulman modéré. Il n'en est rien, la première religion des Albanais est celle de l'Eglise romaine. Une partie des Albanais se sont convertis à la religion orthodoxe à la suite de la séparation entre Rome et Byzance. L'islam est un phénomène récent en Albanie ce qui veut dire que face aux vingt siècles d'histoire de la chrétienté, on ne trouve que trois siècles d'Islam. Si les musulmans sont numériquement plus importants pensez que 80% des écrivains de l'Albanie, en particulier ceux du Moyen Age, sont des écrivains catholiques" (p.53). Le deuxième texte est un bon complément au premier, puisqu'il rappelle des faits importants de l'histoire albanaise à laquelle l'ouvre de Kadaré est intimement liée et à laquelle il rend un hommage que le monde entier lit aujourd'hui. *** A 11 ans, Ismail Kadaré recopia Macbeth d'une écriture malhabile. Cela l'occupa un mois et ce fut en quelque sorte son premier livre! Depuis, cet auteur prolifique, Albanais exilé à Paris depuis 1990, en a publié bien d'autres que, luxe suprême, il retouche au fil des rééditions. Le troisième tome de ses ouvres complètes vient de paraître, ainsi qu'un essai, Eschyle ou le grand perdant; un passionnant Dialogue avec Alain Bosquet; et le texte d'un album de photos, Albanie, visages des Balkans (Flammarion).Dans sa maison natale de Gjirokastër, il n'y avait pas de livres."Mes oncles en revanche possédaient une bonne bibliothèque". Le jeune Ismail dévore évidemment L'île au trésor de Stevenson. Très vite, il sépare les livres qui lui procurent un plaisir immédiat des autres, plus difficiles:"J'ai lu Macbeth avec souffrance. Cette pièce, très proche de l'angoisse communiste, m'attirait comme une perversion". Plus tard, il sera fasciné par Cervantès: «Je souhaitais que Don Quichotte gagne au moins une bataille! Ce roman me donna le goût du grotesque et me sauva d'une sorte de monotonie tragique". Plusieurs de ses lectures ont fait lentement leur chemin dans son esprit. "Je n'aimais pas la littérature grecque, qui m'avait paru fade. Mais j'ai compris que l'Antiquité ressemblait beaucoup au monde dans lequel nous vivions, avec les mêmes drames, la même tension, la même fatalité. Cette philosophie liée à la réalité de la vie me plaît".A l'école, les petits Albanais étaient obligés d'apprendre le russe. Les romans furent pour lui une stimulation. S'il n'appréciait pas beaucoup Tolstoï, il s'enthousiasma en revanche pour Gogol, ou Pouchkine: "C'est le seul avec lequel j'aurais aimé prendre un café!» L'écrivain cite encore un compatriote, Migjeni (Chroniques d'une ville du Nord, Fayard), un écrivain des années 30, "un génie mort à 27 ans, que l'on a comparé à Rimbaud".Aujourd'hui, Ismail Kadaré reconnaît lire moins qu'auparavant. "Le côté professionnel prend malheureusement le pas sur le plaisir. Je vois tout de suite les artifices d'un livre". ( Pascale Frey ) *** "Que serions-nous si nos rêves étaient contrôlés? L'auteur brosse le portrait flou et précis, aux mains d'un pouvoir totalitaire, qui veut régner d'une main de fer sur le corps et l'esprit de ses citoyens. Le pouvoir n'est-il pas total quand il contrôle l'inconscient de ses sujets? La collecte des rêves se fait au petit matin dans une charrette conduite par des chevaux, les rêves sont analysés et décortiqués, complots et hostilités sont révélés par ces songes passés en revue par des fonctionnaires du rêve. Parfois, les charrettes sont bien trop lourdes des rêves des hommes et les roues s'enlisent dans le sol boueux. Au-delà de l'écriture, c'est le sujet et le climat de ce livre qui m'ont plongée dans un univers romanesque étrange et familier à la fois. Ce qui est saisissant, c'est l'ancrage de cette fiction dans un monde réel qui rend cette histoire improbable tout à fait vraisemblable." ( Yasmine Ghata ) *** "J'étais écrivain avant même d'être contestataire. C'est la littérature qui m'a conduit vers la liberté et non pas l'inverse, voilà qui n'a jamais fait doute à mes yeux. J'ai connu la littérature avant, bien avant de connaître la liberté". "Une dénonciation du système totalitaire à travers une série de romans dans lesquels, en démontant les mécanismes et les buts de la dictature ottomane ( que l'Albanie a subie pendant plusieurs siècles), il met en accusation la dictature albanaise, le stalinisme et le maoïsme, d'autant plus clairement que toutes les dictatures se ressemblent : mise au pas de l'individu et de la pensée pour obtenir un homme nouveau, absence de liberté, appel à la délation, obéissance par la terreur, instauration d'un projet culturel en rupture totale avec le passé, omnipotence du Parti". "L'affirmation d'une identité albanaise qui plonge ses racines dans des structures sociologiques et dans une culture millénaire. Légendes, mythes, évocation des grandes épopées deviennent les armes littéraires avec lesquelles Kadaré mène une deuxième attaque contre la dictature, et trace le portrait d'une Albanie farouche, fière d'une histoire marquée par une lutte incessante contre divers envahisseurs, forte d'un système de règles, le Kanun, grâce auquel l'homme revendique son identité face au destin, et qui lui ont permis de bâtir un mode de vie qui n'a que faire de modèles imposés." ( Ismaïl Kadare ) *** Comme le fit Voltaire avant lui, Ismaïl Kadaré utilise l'allégorie politique pour pouvoir critiquer le régime albanais et exposer ses idées librement. Il transpose ainsi son désaccord envers le totalitarisme au travers d'une histoire se déroulant dans un autre lieu, à une autre époque, pour pouvoir ainsi exprimer son point de vue sans risque, ou presque, d'être inquiété pour avoir contesté le régime. Son roman se déroule en Turquie sous l'Empire Ottoman, mais en réalité il critique la tyrannie albanaise, et plus précisément la dictature d'inspiration stalinienne d'Enver Hodja. L'histoire est peu susceptible d'être prise pour vraie, d'une part à cause de ses nombreux dialogues et d'autre part, à cause de l'impossibilité d'imaginer qu'une telle organisation puisse contrôler nos rêves et notre mode de pensée ; mais ceci montre très bien comment la dictature cherche à prendre possession de l'esprit des gens et à les influencer jusque dans le moindre recoin de leur cerveau. ( Sandy Racz ) *** Même s'il se défend d'être un "écrivain albanais", Ismaïl Kadaré est d'abord, pour le public français et occidental, l'écrivain de l'Albanie, celui qui fit connaître ce pays fermé et mal connu, victime à l'intérieur d'une dictature redoutable et à l'extérieur de l'indifférence et de stéréotypes grossiers. A travers toute son ouvre, Ismaïl Kadaré révèle l'existence d'une histoire albanaise, d'un fonds épique et légendaire, d'une atmosphère et d'un caractère, mais aussi d'institutions, de coutumes et de valeurs qui donnent au pays et à ses habitants leur originalité, leur irréductibilité, mais qui soumis aux effets dévastateurs de la dictature, risquent d'être défigurés ou de disparaître. Comme le rapportent Elisabeth et Jean-Paul Champseix, Kadaré écrivit, après s'être heurté, en tant qu'écrivain, aux difficultés que lui opposait un régime autoritaire : "L'Albanie se défaisait sous nos yeux. Telle une icône vermoulue, elle vieillissait jour après jour, se défigurait, s'étiolait. S'il me restait encore quelque bonne raison d'être écrivain: la seule, la première et la dernière raison était celle-là : essayer de restaurer l'icône. Pour que les générations à venir, quand elles gratteraient le vernis de cette époque sans merci, redécouvrent l'image intacte". * Le général de l'armée morte (1963) La peau de tambour (1967, sous le titre albanais "La noce") Chronique de pierre (1970)Les tambours de la pluie (1970, sous le titre albanais "La citadelle") L'hiver de la grande solitude (1973 ) aussi publié comme "Le Grand Hiver"), Novembre d'une capitale (1975) Le palais des rêves (1981) Le crépuscule des dieux de la steppe (1978) La commission des fêtes (1978) Le pont aux trois arches (1978) La niche de la honte (1978) Avril brisé (1980) Qui a ramené Doruntine? (1980) Clair de lune (1985) L'année noire (1985) Le cortège de la noce s'est figé dans la glace (1985) Eschyle ou le grand perdant (1985, essai) Concert en fin de saison (1988 ) Le dossier H. (1989) Le Monstre (1990), une version courte a d'abord paru en 1965, aussitôt censurée Le firman aveugle (1991), rédigé en 1984 Invitation à l'atelier de l'écrivain (1991, essai) La pyramide (1992) La grande muraille (1993) L'Ombre (1994), rédigé en 1984-85 L'aigle (1995) Spiritus (1996) Le Printemps Albanais (1997) Trois temps (1997) L'Albanie, Visage Des Balkans (1998) Trois chants funèbres pour le Kosovo (1998) La ville sans enseignes (1998), ouvre de jeunesse rédigée à Moscou en 1959 Mauvaise saison sur l'Olympe (1998, théâtre) L'envol du migrateur (1999), rédigé en 1986 Froides fleurs d'avril (2000) Le chevalier au faucon (2001) Histoire de l'Union des Écrivains albanais telle que reflétée dans le miroir d'une femme (2001) La fille d'Agamemnon (2003), rédigé en 1985 Le Successeur ( 2004 ) Ismail Kadaré a également publié des poésies et une vingtaine de nouvelles.


 

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